Turquie
Bosphorus
Le Bosphore n'est pas simplement un détroit — c'est la frontière liquide entre les continents, un canal de trente-deux kilomètres d'eau sombre et rapide qui sépare l'Europe de l'Asie et relie la mer Noire à la mer de Marmara. Aucun autre cours d'eau sur Terre ne porte un tel poids de conséquences historiques. À travers ce passage étroit ont navigué les trières d'Athènes, les galères de Byzance, les flottes de guerre de l'Empire ottoman, ainsi que les pétroliers et les porte-conteneurs de l'économie mondiale moderne. Les rives qui le bordent — denses de palais ottomans, de forteresses byzantines, de maisons Art Nouveau et de villages de pêcheurs — constituent un musée en plein air de la civilisation s'étendant sur trois millénaires, le tout reflété dans des eaux qui passent du gris acier au saphir selon l'humeur du ciel.
En entrant dans le Bosphore par le sud, le premier acte du drame appartient à Istanbul elle-même. Le Palais de Topkapi, la Sainte-Sophie et la Mosquée Bleue ancrent la rive européenne de la vieille ville, tandis qu'en face, le quartier asiatique d'Üsküdar — où Florence Nightingale soignait les soldats blessés dans les casernes de Selimiye — offre une perspective plus contemplative. À mesure que le détroit se rétrécit, les grands palais ottomans en bord de mer apparaissent successivement : Dolmabahçe, ses 285 chambres ornées de lustres en cristal et de grandeur européenne ; Çırağan, aujourd'hui un hôtel Kempinski mais autrefois une cage dorée pour les sultans déposés ; et Beylerbeyi sur la rive asiatique, où l'impératrice Eugénie de France déclara que la vue était la plus belle qu'elle ait jamais vue. Entre eux, les yalıs en bois — des demeures en bord de mer de l'époque ottomane peintes dans des rouges, bleus et ocres fanés — se penchent sur l'eau comme de vieux hommes élégants observant le monde passer.
L'expérience culinaire du Bosphore est indissociable de sa géographie. Les restaurants de poissons le long des deux rives servent les prises qui migrent saisonnièrement à travers le détroit — le poisson bleu (lüfer) en automne, la sole (kalkan) en hiver, le bonite et le maquereau à cheval tout au long de l'année. Les pêcheurs de Rumeli Kavağı, près de l'embouchure nord du détroit, grillent leur prise sur des tables au bord de l'eau, où le seul accompagnement nécessaire est une assiette de meze, un verre de rakı, et le passage des cargos si près que l'on pourrait lire leurs noms. Les vendeurs de simit, les marchands de thé, les rôtisseurs de maïs à chaque débarcadère — voici la section rythmique comestible d'une ville qui a nourri l'imagination du monde pendant des siècles.
Deux grandes forteresses se font face à travers le point le plus étroit du détroit, à peine à 700 mètres l'une de l'autre. Le Rumeli Hisarı, construit par le Sultan Mehmed II en un temps record de quatre mois en 1452 en préparation de la conquête de Constantinople, est un chef-d'œuvre de l'architecture militaire — ses trois tours principales et ses murs connectants grimpent sur la colline tel un serpent de pierre. De l'autre côté de l'eau, l'Anadolu Hisarı, édifié par le grand-père de Mehmed, Bayezid I, protège l'approche asiatique. Les ponts jumeaux du Bosphore — le pont de 1973 et le pont Fatih Sultan Mehmet — s'arc-boutent au-dessus dans une élégante suspension, tandis que le pont Yavuz Sultan Selim au nord, achevé en 2016, ajoute un point d'exclamation contemporain. En dessous de tous ces chefs-d'œuvre, le tunnel Marmaray transporte les navetteurs entre les continents en quatre minutes — un voyage qui, autrefois, prenait des siècles aux civilisations pour être négocié.
Naviguer sur le Bosphore est possible grâce aux ferries publics (le Vapur d'Eminönü à Anadolu Kavağı est l'une des plus belles promenades en bateau urbaines au monde), aux yachts privés ou aux navires de croisière transitant entre la Méditerranée et la mer Noire. Le détroit est navigable toute l'année, bien que le printemps (avril-mai) et l'automne (septembre-octobre) offrent des températures des plus agréables et une lumière cristalline pour la photographie. L'expérience est tout aussi magnifique depuis le pont ou depuis la rive — mais depuis l'eau, avec les minarets se découpant sur le coucher de soleil et l'appel à la prière résonnant à travers le détroit, le Bosphore atteint une poésie que nul autre cours d'eau ne saurait égaler.